Dernière séance

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Publié par S.Vesambre

Temps de lecture : ~ 18 min

Je n’aime pas les réceptions de cinéma.
Enfin…
Ce n’est pas tout à fait vrai.
J’aime les salles vides.
J’aime le moment où les entreprises sont enfin parties, où les perceuses se taisent, où il ne reste plus que les fauteuils neufs, l’écran blanc et cette odeur particulière de moquette, de bois et de chantier terminé.
Ce que j’aime moins, c’est devoir commencer mes mesures à minuit parce que personne n’a pensé qu’un cinéma devait être silencieux pour mesurer correctement son acoustique.
Ce soir-là, j’arrive à 22 h 30.
La dernière séance est encore en cours.
Je dois attendre.
La directrice du site vient m’accueillir dans le hall.
– Vous êtes l’acousticien ?
Je relève les yeux.
Et merde.
Grande.
Blonde.
Cheveux attachés en queue-de-cheval.
Jean noir, baskets blanches, chemisier clair sous une veste sombre.
Pas vraiment mon style habituel.
Enfin…
C’est ce que je pensais avant qu’elle me sourie.
– Oui.
– Clara. Je reste avec vous cette nuit.
– Vous êtes condamnée jusqu’à la fin ?
– Apparemment.
Elle regarde mes deux grosses valises.
– Tout ça pour écouter un film ?
– Si seulement.
Elle attrape une poignée.
– Donnez-moi ça.
– Ça pèse trente kilos.
Elle tire.
La valise bouge de trois centimètres.
Elle la lâche.
Me regarde.
– D’accord.
– Je vous avais prévenue.
– Je vérifiais.
Premier sourire.
Je sens que la nuit va être longue.
23 h 15.
Les spectateurs commencent à sortir.
Je suis installé dans le hall avec un café infect du distributeur.
Clara passe devant moi pour verrouiller une porte.
Elle regarde mon gobelet.
– Vous buvez vraiment ça ?
– J’ai quelques heures devant moi.
– Ce n’est pas une raison pour vous empoisonner.
Elle disparaît derrière le comptoir.
Revient deux minutes plus tard avec une tasse.
– Essayez.
Je bois.
Vrai café.
Je relève les yeux.
– Je retire ce que j’ai pensé sur vous.
– Qu’est-ce que vous aviez pensé ?
– Que vous étiez uniquement là pour vérifier que je ne casse rien.
– Ah non.
Elle s’assied en face de moi.
– Je dois aussi vérifier que vous ne volez pas les fauteuils.
Je regarde autour de moi.
– Ils ne rentrent pas dans ma voiture.
– Vous avez déjà essayé ?
– Secret professionnel.
Elle rit.
Le cinéma se vide progressivement.
Une famille.
Un couple.
Quelques adolescents.
Puis plus personne.
Les dernières portes se referment.
Et soudain…
Silence.
Un complexe entier.
Plusieurs centaines de fauteuils.
Deux personnes.
Clara regarde autour d’elle.
– C’est bizarre quand il n’y a plus personne.
– C’est là que c’est le mieux.
– Ça fait surtout film d’horreur.
– Merci. Très rassurant.
– Vous avez peur ?
– Absolument pas.
Elle me regarde.
– Menteur.
Minuit dix.
Salle 4.
Je pose mon matériel.
Microphone au milieu des fauteuils.
Ordinateur ouvert.
Clara s’installe quelques rangées derrière moi.
– Je fais quoi ?
– Rien.
– C’est long ?
– Oui.
– Passionnant.
Je lance la première séquence.
Le bruit rose remplit brutalement la salle.
Elle sursaute.
Je me retourne.
– Ça va ?
– C’est affreux.
– Ça, c’est mon quotidien.
– Vous avez vraiment choisi un métier étrange.
Je change le microphone de place.
Nouvelle séquence.
Puis encore une.
Une heure passe.
Clara finit par retirer sa veste.
La pose sur le fauteuil voisin.
Chemisier clair.
Manches retroussées.
Elle me regarde parfois traverser la salle.
Et elle voit parfaitement que j’ai remarqué.
Très bien.
On va rester professionnels.
1 h 07.
Je lance un extrait de film pour vérifier rapidement le système.
Une scène d’action.
La bande-son remplit la salle.
Le grave fait légèrement vibrer les fauteuils.
Clara descend les marches.
– Ça, au moins, c’est mieux que votre bruit horrible.
Elle vient s’asseoir à côté de moi.
La salle est presque entièrement noire.
Seulement la lumière mouvante de l’écran.
Bleu.
Puis orange.
Puis noir.
Une explosion.
Le fauteuil vibre légèrement sous nous.
Elle tourne la tête.
– C’est censé faire ça ?
– Oui.
– Et vous aimez ?
– Quand c’est bien réglé.
Elle se penche légèrement.
– Et là ?
Je regarde l’écran.
Puis elle.
– Là, c’est plutôt bien.
Son sourire apparaît dans la lumière du film.
– Je parlais du cinéma.
– Moi aussi.
Elle rit doucement.
Nos bras se touchent sur l’accoudoir.
Aucun de nous ne bouge.
Il y a quelque chose d’absurde à être aussi proches alors que trois cents autres fauteuils sont disponibles autour de nous.
Son parfum.
Sa chaleur.
La lumière qui change constamment sur son visage.
Elle murmure :
– Vous êtes toujours aussi sérieux quand vous travaillez ?
– J’essaie.
– Ça a l’air fatigant.
– Très.
Elle rapproche légèrement son visage.
– Vous devriez faire une pause.
Je tourne la tête.
– C’est une proposition professionnelle ?
– Pas vraiment.
Son visage est à quelques centimètres.
Je pourrais me lever.
Retourner vers l’ordinateur.
Faire ce que je suis venu faire.
C’est probablement ce que je devrais faire.
Elle regarde mes lèvres.
Puis mes yeux.
Et m’embrasse.
Doucement.
Un premier contact très court.
Elle recule.
Comme si elle voulait voir ce que j’en fais.
Je la regarde.
Puis pose une main derrière sa nuque et l’attire de nouveau.
Cette fois, le baiser dure.
Sa main vient sur mon torse.
La mienne trouve sa taille.
L’écran continue de projeter derrière elle des images que ni l’un ni l’autre ne regarde.
Elle sourit contre ma bouche.
– Ah.
– Quoi ?
– Vous avez l’air moins sérieux.
– Vous perturbez les conditions d’essai.
– Je vais essayer de vivre avec.
Elle m’embrasse encore.
Et soudain l’écran devient presque entièrement blanc.
La salle s’illumine.
Nous nous séparons instinctivement.
Nous regardons l’écran.
Puis l’un l’autre.
Et éclatons de rire.
– Très discret, murmure-t-elle.
– Il n’y a personne.
– Heureusement.
L’image redevient sombre.
Elle pose une main sur ma cuisse.
– Viens.
– Où ?
Elle se lève.
– Plus haut.
– Pourquoi ?
Elle se retourne dans l’escalier.
– Parce que tu as choisi les pires places de la salle.
Je remarque le tutoiement.
Elle aussi probablement.
Mais aucun de nous ne revient dessus.
Je la suis.
Dernier rang.
Elle s’installe au centre.
Pose les pieds sur le dossier devant elle.
– Là, c’est mieux.
– Tu fais souvent ça dans ton cinéma ?
– Je suis la directrice.
– Ce n’est pas une réponse.
– Exactement.
Je m’assieds à côté d’elle.
Elle regarde quelques secondes le film.
Puis tourne le visage vers moi.
– Tu sais ce que j’aime quand le cinéma est fermé ?
– Non.
– Personne ne peut me dire de ne pas mettre les pieds sur les sièges.
Je ris.
– Une vraie rebelle.
– Tu te moques ?
– Un peu.
Elle se rapproche.
– Mauvaise idée.
– Pourquoi ?
– Parce que maintenant j’ai envie de te faire taire.
– Comment ?
Elle m’embrasse.
Cette fois, elle ne reste pas sagement dans son fauteuil.
Elle vient contre moi.
Presque sur mes genoux.
Je pose les mains sur ses hanches.
Elle entoure mon cou de ses bras.
Son genou heurte l’accoudoir.
Elle grimace.
Puis rit contre mes lèvres.
– Très romantique.
– C’est toi qui as choisi les places.
– Alors viens.
Elle se lève.
Prend ma main.
Nous descendons quelques rangées.
Puis elle s’arrête au milieu de l’allée.
M’attire de nouveau.
La lumière de l’écran traverse son visage par intermittence.
Bleu.
Noir.
Rouge.
Puis presque blanc.
À chaque changement de plan, j’ai l’impression de la redécouvrir.
Ses cheveux blonds sont maintenant détachés.
Je ne sais même pas exactement quand elle a retiré son élastique.
Ils tombent sur ses épaules.
Ses joues sont légèrement rouges.
Son sourire n’a plus rien de professionnel.
Elle recule jusqu’à un fauteuil.
S’assied.
M’attire entre ses jambes.
Ses mains passent sous mon t-shirt.
Je sens ses doigts dans mon dos.
Puis ses lèvres contre mon ventre.
Je baisse les yeux.
Elle lève les siens.
– Quoi ?
– Rien.
– Tu me regardes.
– Beaucoup.
– Tant mieux.
Elle revient vers moi.
Nos bouches se retrouvent.
Et nous repartons.
Une autre rangée.
Quelques marches plus bas.
Comme si nous étions incapables de rester au même endroit.
Plus nous descendons vers l’écran, plus l’idée devient absurde.
Et plus elle nous plaît.
La salle paraît immense derrière nous.
Vide.
Normalement remplie de gens.
Clara abandonne sa veste quelque part au passage.
Mon t-shirt finit sur un fauteuil quelques rangées plus bas.
Elle le regarde tomber.
– On va jamais retrouver nos affaires.
– On improvisera.
– Très professionnel.
– Arrête avec ça.
Elle sourit.
– Enfin.
Nous arrivons à la première rangée.
Puis dans l’espace vide juste devant l’écran.
Clara lève la tête.
Des visages hauts de plusieurs mètres passent au-dessus de nous.
Je la regarde.
– Là, tu peux plus dire que les places sont mauvaises.
Elle observe l’écran.
Puis moi.
– Là…
Elle vient contre moi.
– C’est parfait.
Elle m’embrasse.
Et cette fois, nous ne repartons pas.
La lumière du film glisse sur sa peau.
Nos ombres apparaissent parfois derrière nous.
Immenses.
Déformées.
Elle les remarque.
Éclate de rire.
– Regarde !
Je tourne la tête.
Nos silhouettes couvrent une partie de l’écran.
– On ruine complètement le film.
– Il est nul de toute façon.
– Tu es directrice du cinéma.
– Je n’ai pas dit que j’aimais tous les films.
Elle me ramène vers elle.
Le rire disparaît progressivement.
Nos baisers deviennent plus longs.
Mes mains parcourent son dos.
Sa taille.
Ses hanches.
Les siennes ne sont pas plus sages.
Tout devient moins ordonné.
Plus chaud.
Plus instinctif.
Nous ne cherchons même plus à savoir qui entraîne l’autre.
Elle me fait reculer.
Je la ramène.
Elle tourne entre mes bras.
Puis revient immédiatement contre moi.
Nous rions encore une fois.
Puis plus du tout.
– On est complètement cons, murmure-t-elle.
– Oui.
Elle garde ses yeux dans les miens.
– Continue.
Alors je continue.
L’immense écran derrière elle.
Les centaines de fauteuils vides.
Cette impression parfaitement irrationnelle que nous pourrions être vus alors qu’il n’y a personne.
Et quelque chose dans cette contradiction nous fait complètement déborder.
Je sens son corps se tendre contre le mien.
Sa bouche près de mon oreille.
Ses doigts dans mon dos.
Elle murmure mon prénom.
Une première fois.
Puis encore.
Nos gestes deviennent plus pressés.
Nos respirations prennent progressivement plus de place que la bande-son.
Clara s’accroche à mes épaules.
Je la serre davantage.
Elle ferme les yeux.
Le rythme devient instinctif.
Évident.
Celui qu’on ne cherche plus.
Celui qui s’impose simplement lorsqu’on cesse enfin de réfléchir.
Elle laisse échapper un son contre mon cou.
Puis relève les yeux.
Je vois exactement ce qui est en train de lui arriver.
Et je ne suis pas loin derrière.
Tout est au bon endroit.
La façon dont elle revient vers moi.
Ses mains.
Son souffle.
Le rythme qui accélère encore.
Je sens son corps commencer à trembler.
Un premier frisson.
Puis un autre.
Ses doigts se crispent.
Elle enfouit son visage dans mon épaule.
Je suis moi-même beaucoup trop loin maintenant pour ralentir.
Encore quelques secondes.
Peut-être moins.
Et puis…
Noir.
Le film s’arrête.
Pendant une fraction de seconde, nous continuons.
Comme si aucun de nous n’avait compris.
Puis toute la salle s’allume.
Plein feu.
Brutalement.
Clara ouvre les yeux.
Moi aussi.
Nous nous regardons.
Complètement figés.
– Putain.
Une porte s’ouvre tout en haut de la salle.
Nous nous séparons à une vitesse remarquable.
– Merde !
Clara récupère son chemisier.
Je cherche mon t-shirt.
– C’est qui ?
– J’en sais rien !
– C’est ton cinéma !
– Justement !
Une silhouette apparaît en haut des marches.
– Clara ?
Elle ferme les yeux.
– Oh non.
– Qui ?
– Le projectionniste.
– Il était pas parti ?
– Si !
Nous remontons en catastrophe entre les rangées.
Je récupère mon t-shirt sur un fauteuil.
Elle cherche sa veste.
La salle entière est éclairée comme un bloc opératoire.
Impossible de faire plus discret.
– Pourquoi il revient ?
– J’en sais rien !
– Clara ?
Elle prend une longue inspiration.
Se redresse.
Et, d’un seul coup, la directrice du cinéma réapparaît.
Enfin…
À peu près.
Cheveux en bataille.
Joues rouges.
Chemisier reboutonné dans l’urgence.
Mais directrice.
– Oui ?
Le projectionniste descend quelques marches.
Un type d’une vingtaine d’années.
Il regarde Clara.
Puis moi.
Puis Clara.
Petit silence.
– J’avais oublié mon téléphone en cabine.
– Ah.
– Et j’ai vu que la salle s’était rallumée, alors je suis venu voir.
Clara acquiesce avec un sérieux admirable.
– Oui. C’est normal.
Je la regarde.
Elle évite soigneusement mes yeux.
– On faisait les mesures acoustiques.
Je baisse immédiatement la tête.
Parce que si je la regarde maintenant, je vais rire.
Le projectionniste regarde mon matériel quelques rangées plus haut.
Puis moi.
Puis Clara.
Puis l’écran.
Il réfléchit probablement à la raison pour laquelle des mesures acoustiques nécessitent deux adultes à moitié rhabillés devant un écran à deux heures du matin.
Mais il possède manifestement une qualité rare.
Il ne pose pas de question.
– Ok.
– Merci.
– Bonne nuit.
– Bonne nuit.
Il remonte quelques marches.
Puis s’arrête.
– Je coupe la salle ?
Clara hésite.
– Oui.
– D’accord.
La porte se referme.
Silence.
Nous restons immobiles.
Une seconde.
Deux.
Je tourne la tête vers Clara.
Elle me regarde.
Et nous éclatons de rire.
Un vrai fou rire.
Nerveux.
Complètement incontrôlable.
Elle cache son visage dans ses mains.
– Oh putain…
– Les mesures acoustiques ?
– J’ai paniqué !
– C’était très crédible.
– Ta gueule.
– Surtout devant l’écran.
Elle me frappe sur le bras.
– Arrête !
Je ris encore.
Elle aussi.
Puis progressivement…
le rire disparaît.
Parce que quelque chose vient de se casser.
Pas le désir.
Il est toujours là.
Peut-être même davantage.
Mais cette bulle dans laquelle nous étions vient d’exploser.
La salle est beaucoup trop claire.
Nous sommes rhabillés.
Un type vient de nous surprendre.
Et soudain, tout paraît plus réel.
Clara remet correctement son chemisier.
Je récupère mes affaires.
Je pourrais l’embrasser.
Elle pourrait reprendre ma main.
Nous pourrions éteindre la salle et retourner exactement là où nous étions.
Je pense que nous y pensons tous les deux.
Elle me regarde.
Je fais un pas.
Puis je vois quelque chose.
Un reflet sur sa main gauche.
Petit.
Doré.
Je m’arrête.
Une alliance.
Simple.
Fine.
Mais une alliance.
Je fixe probablement sa main une seconde de trop.
Clara suit mon regard.
Elle baisse les yeux.
Et son visage change.
Complètement.
Plus de rire.
Plus de gêne amusée.
Elle regarde sa propre main.
Puis passe instinctivement le pouce sur l’anneau.
Lorsque ses yeux reviennent vers moi, nous savons tous les deux que la nuit vient de prendre une autre direction.
– Clara…
Elle secoue doucement la tête.
– Je sais.
Silence.
– Je suis désolée.
Je regarde encore son alliance.
Puis elle.
– Je savais pas.
– Je sais.
Elle inspire.
– J’aurais dû te le dire.
Je pourrais demander depuis combien de temps elle est mariée.
Si elle est heureuse.
Si son couple va mal.
Si elle fait souvent ça.
Pourquoi moi.
Pourquoi ce soir.
Toutes ces questions qu’on pose lorsqu’on cherche une justification qui permettrait de revenir quelques minutes en arrière.
Mais aucune réponse ne changerait ce petit cercle doré autour de son doigt.
Alors je ne demande rien.
Elle non plus.
Nous remontons lentement la salle.
Quelques minutes auparavant, nous étions incapables de descendre trois rangées sans nous arrêter pour nous embrasser.
Maintenant nous marchons côte à côte.
Sans nous toucher.
Elle retrouve sa veste.
Je récupère mon matériel.
Je range lentement.
Elle reste là.
À quelques mètres.
Aucun de nous ne sait vraiment quoi dire.
Je ferme une valise.
Puis l’autre.
– Il te reste des mesures ? demande-t-elle.
Je regarde mon ordinateur.
Il m’en manque une.
Peut-être deux.
Je pourrais les faire.
Rester encore une heure.
Faire comme si rien ne s’était passé.
Je referme l’écran.
– Non.
C’est faux.
Elle le comprend.
– D’accord.
Nous traversons le hall ensemble.
Tout est éteint maintenant.
Seulement quelques éclairages de sécurité.
Je trouve presque ça plus intime que la salle.
Mais plus du tout de la même manière.
Elle ouvre la porte d’entrée.
L’air frais de la nuit entre.
Je pose ma première valise dehors.
Puis la deuxième.
Quand je me retourne, Clara est toujours là.
Veste sur les épaules.
Cheveux détachés.
Et maintenant que je sais qu’elle existe, son alliance me paraît presque impossible à ne pas voir.
– Bon…
– Bon.
Elle sourit légèrement.
Mais ses yeux disent autre chose.
Du regret.
Je crois qu’il y en a dans les miens aussi.
Pas seulement pour ce que nous avons fait.
Surtout pour ce qui s’est arrêté quelques secondes avant d’aller jusqu’au bout.
Clara fait un pas vers moi.
Puis s’arrête.
– On était presque…
Je souris légèrement.
– Je sais.
Elle baisse les yeux.
– C’est peut-être mieux comme ça.
Je pourrais répondre oui.
Ce serait probablement la bonne réponse.
Je n’y arrive pas.
Elle relève les yeux.
– Tu ne trouves pas ?
Je regarde un instant sa main.
Puis son visage.
– J’ai pas dit ça.
Son sourire revient.
Très faible.
Presque triste.
Elle pose une main contre ma joue.
– T’es vraiment chiant.
– On me l’a déjà dit.
Elle garde sa main là.
Quelques secondes.
Puis m’embrasse.
Une seule fois.
Lentement.
Ce baiser n’a rien à voir avec tous ceux de la salle.
Il ne cherche plus à commencer quelque chose.
Il sait qu’il termine.
Et c’est probablement pour ça qu’il dure un peu trop longtemps.
Quand elle recule, son visage reste à quelques centimètres du mien.
– Peut-être une autre fois.
Je regarde ses yeux.
Puis son alliance.
Puis de nouveau ses yeux.
– Peut-être dans une autre vie.
Elle sourit.
Une petite tristesse passe dans son regard.
– Là, au moins, on finira.
Je souris à mon tour.
– La séance ?
– Aussi.
Elle m’embrasse encore une fois.
Beaucoup plus brièvement.
Puis recule.
– Bonne route, Seb.
– Bonne nuit, Clara.
Je prends mes valises.
Elle reste dans l’encadrement pendant que je rejoins ma voiture.
Je range mon matériel.
Ferme le coffre.
Puis me retourne.
Elle est toujours là.
Nous échangeons simplement un regard.
Pas de signe.
Pas de mot.
Ça suffit.
Je monte dans la voiture.
Et je pars.
Sur l’autoroute, je repense au moment exact où la lumière s’est allumée.
Quelques secondes plus tard, nous aurions terminé ce que nous avions commencé.
Quelques secondes plus tôt, peut-être que rien ne se serait passé.
C’est étrange, finalement, tout ce qu’une lumière peut révéler.
Une salle vide.
Deux personnes rhabillées à la hâte.
Un débordement qu’aucun des deux n’avait prévu.
Et parfois un petit cercle doré que l’obscurité avait réussi à cacher jusque-là.
J’étais venu mesurer une salle de cinéma.
Cette nuit-là, je n’ai jamais vu la fin du film.
Clara et moi non plus.
Peut-être que c’était mieux ainsi.
Peut-être pas.
Certaines histoires n’ont pas vraiment de fin.
Elles s’arrêtent simplement au milieu d’une scène.
Avec cette étrange impression qu’une autre fois, dans une autre vie peut-être, nous reprendrons exactement là où la lumière s’est allumée.
Et cette fois-là…
nous finirons la dernière séance.

S. Vesambre
Ondes de peau 

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