Mesures de nuits

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Publié par S.Vesambre

Temps de lecture : ~ 17 min

Je sonne une deuxième fois.
Rien.
Je regarde l’heure.
19 h 06.
Parfait.
Une mesure de voisinage en soirée, trois heures de présence prévues sur place, une installation sonore qui doit fonctionner jusqu’à 22 h et, manifestement, une riveraine qui a oublié notre rendez-vous.
Je m’apprête à appeler le client lorsque la porte s’ouvre.
– Oui ?
Je relève les yeux.
Et reste probablement silencieux une demi-seconde de trop.
Elle doit avoir une quarantaine d’années.
Brune.
Cheveux attachés à la va-vite.
Un jean, un débardeur clair, pieds nus.
Pas apprêtée.
Pas besoin.
Une silhouette pleine, généreuse, mais ce qui me frappe surtout, c’est son expression.
Elle n’a absolument pas l’air ravie de me voir.
– Vous êtes l’acousticien ?
– Oui. Bonsoir.
– Entrez.
Aucun sourire.
Ça commence bien.
Je récupère ma mallette et passe la porte.
Elle referme derrière moi.
– Je vous préviens tout de suite : si vous êtes venu m’expliquer que le bruit est dans ma tête, vous allez perdre votre soirée.
Je pose tranquillement mon matériel.
– Ce n’est pas vraiment comme ça que fonctionne mon métier.
– C’est pourtant ce qu’on m’explique depuis six mois.
– Moi, je ne suis pas venu vous expliquer ce que vous entendez.
Je la regarde.
– Je suis venu le mesurer.
Elle croise les bras.
Me jauge quelques secondes.
– D’accord.
Premier point marqué.
Elle m’emmène dans le salon.
Grande baie vitrée.
Maison calme.
Le commerce concerné se trouve plus bas, derrière plusieurs jardins.
À cet instant, j’entends à peine quelque chose.
– C’est surtout ici ? je demande.
– Ici et dans ma chambre.
– Quel type de bruit ?
– Les basses. Parfois je n’entends presque pas la musique, mais j’ai ce boum… boum… boum… pendant des heures.
Je hoche la tête.
– Et dans la chambre ?
– Pire.
– On commence là-haut.
Elle me regarde.
Enfin un sourire.
Petit.
– Directement dans ma chambre ? Vous allez vite.
Je soutiens son regard.
– Professionnellement, uniquement.
– Évidemment.
Son sourire reste une seconde de plus.
Tiens donc.
La chambre est à l’étage.
Je pose le sonomètre sur son trépied près de la fenêtre.
Elle reste derrière moi pendant que je règle l’appareil.
– C’est cher, ce truc ?
– Oui.
– Très cher ?
Je me retourne.
– Suffisamment pour que je préfère que vous ne le fassiez pas tomber.
– Charmant.
Je souris.
Elle s’assied sur le bord du lit pendant que je termine.
Le niveau est faible.
Très faible.
La musique est presque imperceptible.
– Et maintenant ? demande-t-elle.
– On attend.
– Combien de temps ?
– Ça dépend d’eux.
Elle soupire.
Puis regarde autour d’elle.
– Donc je vais avoir un homme assis dans ma chambre pendant une partie de la soirée qui attend que mes voisins mettent la musique plus fort.
– Présenté comme ça, mon métier devient effectivement assez étrange.
Elle rit.
Enfin.
Et quelque chose se détend.
Une demi-heure plus tard, nous sommes redescendus dans la cuisine.
Elle prépare deux cafés.
– Vous faites souvent ça ?
– Boire du café chez des inconnues ?
Elle me regarde.
– Non.
– Dommage.
Elle secoue la tête en souriant.
– Les mesures le soir.
– Assez souvent.
Elle pose ma tasse devant moi.
– Ça doit être particulier comme boulot.
– Ça dépend des soirées.
– Et celle-ci ?
Je bois une gorgée.
– Pour l’instant, plutôt calme.
Elle me regarde au-dessus de sa tasse.
– Vous avez l’air déçu.
– Professionnellement, oui.
– Professionnellement seulement ?
Je relève les yeux.
Voilà.
Cette fois, ce n’est plus vraiment subtil.
Elle soutient mon regard.
Puis boit tranquillement.
Comme si elle n’avait rien dit.
Très bien.
On va rester intelligents.
– Depuis combien de temps vous habitez ici ?
– Huit ans.
Conversation normale.
La maison.
Son travail.
Ses enfants chez leur père cette semaine.
Une séparation deux ans plus tôt.
Elle me demande d’où je viens.
Pourquoi je passe autant de temps sur la route.
Comment on décide un jour de devenir acousticien.
Puis elle finit par rire.
– Vous avez vraiment choisi ça ?
– Apparemment.
– Petit, vous rêviez déjà de mesurer le bruit des voisins ?
– Exactement. Les autres voulaient devenir pompiers.
– Vous deviez être passionnant.
– Je le suis toujours.
Elle sourit.
– Je commence à m’en rendre compte.
Je regarde l’heure.
21 h 12.
– Je vais vérifier l’enregistrement.
Elle me suit.
À peine entré dans la chambre, je comprends.
La musique est maintenant audible.
Pas vraiment forte.
Mais dans le grave, un battement régulier ressort nettement.
Je regarde le spectre.
63 Hz.
125 Hz.
Voilà.
Elle vient près de moi.
– Vous voyez quelque chose ?
– Oui.
– Quoi ?
Je lui montre.
Elle se penche.
Son épaule touche la mienne.
– Ça veut dire quoi ?
Je tourne légèrement la tête vers elle.
– Que vous ne l’avez pas inventé.
Son expression change immédiatement.
Plus de sourire.
Plus de provocation.
Rien.
Juste quelque chose qui se relâche dans son visage.
– Vraiment ?
– Oui.
Elle regarde l’écran.
Puis moi.
– Merci.
Sa voix est différente.
Beaucoup plus douce.
– Il faudra analyser précisément les données, mais ce que vous décrivez correspond bien à ce qu’on retrouve.
Elle souffle lentement.
– Putain…
Je comprends seulement maintenant à quel point ça comptait pour elle.
Six mois à entendre quelque chose que les autres minimisent.
À se demander si on exagère.
À devoir se justifier.
Et moi, je viens simplement de poser une machine dans sa chambre.
Elle se rassoit sur le lit.
– Donc j’avais raison.
– Je dirais surtout que votre plainte est cohérente avec ce que je mesure.
Elle me regarde.
Son sourire revient.
– Vous êtes incapable de dire simplement « vous aviez raison », c’est ça ?
– J’ai une réputation à tenir.
– Insupportable.
– On me l’a déjà dit.
Elle garde les yeux sur moi.
Et cette fois, quelque chose a vraiment changé.
Pas seulement parce qu’elle me trouve peut-être attirant.
Il y a maintenant de la confiance.
Je regarde l’appareil.
– J’ai besoin d’une séquence fenêtres fermées.
– D’accord.
– Et là, par contre, silence complet.
– Combien de temps ?
– Quinze minutes environ.
Elle grimace.
– Quinze ?
– Pas de télé. Pas de conversation. Le moins de déplacements possible.
Elle me regarde avec un sourire.
– Vous entrez dans ma chambre et maintenant vous m’interdisez de parler.
– C’est exactement ça.
– Vous aimez donner des ordres.
– Uniquement quand j’ai un microphone allumé.
Elle se mord légèrement la lèvre.
Puis va s’allonger sur son lit, au-dessus de la couverture.
– Très bien.
Elle prend son téléphone.
Je m’assieds sur une chaise près du sonomètre.
Je lance.
Silence.
Une minute.
Deux.
Le battement de la musique au loin.
Quelques bruits dans la maison.
Moi sur une chaise.
Elle sur son lit.
Je regarde l’écran.
Puis elle.
Elle me regarde déjà.
Je désigne le microphone.
Elle mime :
« Je ne dis rien. »
Je retiens un sourire.
Quelques minutes passent.
Et cette situation devient progressivement ridicule.
Il fait presque sombre.
Seulement une petite lampe allumée près du lit.
Elle est allongée à trois mètres de moi.
Je devrais être concentré sur mon écran.
Je le suis.
Enfin…
J’essaie.
Elle pose son téléphone.
Se redresse.
Je fronce légèrement les sourcils.
Elle descend du lit.
S’approche.
Toujours sans parler.
Je lui montre le microphone.
Elle continue.
S’arrête devant moi.
Je murmure :
– Vous allez fausser la mesure.
Elle se penche lentement vers mon oreille.
Son parfum m’arrive avant sa voix.
– Comme ça ?
Son souffle glisse sur ma peau.
Je ferme les yeux une fraction de seconde.
– Exactement comme ça.
Elle ne bouge pas.
Une seconde.
Peut-être deux.
Puis recule.
Un sourire satisfait au coin des lèvres.
Et retourne s’allonger.
Je fixe mon écran.
Très sérieusement.
Parce que regarder ailleurs serait une très mauvaise idée.
Quelques secondes plus tard, je relève pourtant les yeux.
Elle sourit.
Très bien.
La fin de la mesure va être longue.
À 22 h 05, la musique s’arrête.
Je stoppe l’enregistrement.
– C’est fini.
Elle se redresse immédiatement.
– Alors ?
– Il faudra que je vérifie tout demain, mais oui. Il y a bien quelque chose.
Elle reste quelques secondes silencieuse.
Puis acquiesce.
– Enfin.
Je range mon matériel.
– Vous aurez quelque chose d’objectif maintenant.
– Merci.
– C’est mon travail.
– Peut-être.
Elle se lève.
– Mais merci quand même.
Je prends le trépied.
Elle descend avec moi.
Dans l’entrée, je range les derniers câbles dans la mallette.
Mission terminée.
Normalement, à partir de là :
Bonne soirée.
Poignée de main.
Voiture.
Fin.
Sauf qu’elle reste appuyée contre le mur à me regarder.
– Vous avez beaucoup de route ?
– Un peu plus d’une heure.
– Vous allez repartir maintenant ?
– C’était le principe.
– Vous voulez un dernier café ?
Je la regarde.
Puis l’heure.
Puis elle.
– Mauvaise idée.
Elle lève un sourcil.
– Le café ?
– Probablement pas le café.
Son sourire disparaît doucement.
Pas complètement.
Juste assez pour que la plaisanterie laisse place à autre chose.
Elle s’approche.
– Vous êtes toujours aussi prudent ?
– Généralement.
– C’est dommage.
Elle est devant moi.
Assez près pour que je retrouve son parfum.
Je pourrais récupérer ma mallette.
Dire bonne soirée.
Sortir.
C’est probablement ce que je devrais faire.
– Vous êtes ma cliente.
– Vous avez terminé vos mesures.
– Ça ne fonctionne pas exactement comme ça.
– J’avais remarqué que vous aimiez compliquer les choses.
Elle pose doucement une main sur mon bras.
– Et si, pendant cinq minutes, j’étais simplement une femme qui vous trouve très attirant ?
Je la regarde.
Aucun sourire cette fois.
Elle le pense.
– Ça compliquerait effectivement beaucoup les choses.
– Tant mieux.
Elle m’embrasse.
Doucement.
Presque prudemment.
Je reste immobile une seconde.
Puis ma main trouve sa taille.
Elle revient immédiatement contre moi.
Le deuxième baiser est plus long.
Plus franc.
Ses bras passent autour de mon cou.
Je la serre contre moi.
Et toute cette tension contenue pendant la soirée trouve soudain quelque part où aller.
Elle recule à peine.
– Toujours professionnel ?
– Beaucoup moins.
– Bien.
Elle m’embrasse encore.
Puis prend ma main.
– Viens.
Je regarde l’escalier.
Puis elle.
– Votre chambre ?
Elle sourit.
– Tu y as déjà passé deux heures.
Le tutoiement vient de disparaître sans que je sache exactement à quel moment.
– Avec un sonomètre.
– Cette fois, laisse-le dans sa mallette.
Elle monte.
Je reste une seconde en bas.
Puis je la suis.
La chambre n’a pas changé.
Même lumière faible.
Même lit.
Même fenêtre.
Mais tout paraît différent.
Elle se tient devant moi.
Ses cheveux sont détachés maintenant.
Je ne sais même pas quand elle a retiré l’élastique.
Elle me regarde entrer.
Et cette fois, c’est elle qui vient vers moi.
Ses lèvres trouvent les miennes.
Ses mains descendent immédiatement sur mon torse.
Puis plus bas.
Je la sens sourire.
– Quoi ?
– Rien.
Ses doigts s’attardent à ma ceinture.
Je baisse les yeux.
Puis les relève vers elle.
– Tu ne perds pas beaucoup de temps.
– J’en ai déjà perdu trois heures.
Elle m’embrasse.
Et commence tranquillement à se débarrasser de ce qui nous gêne.
Pas de précipitation.
Pas d’hésitation non plus.
Elle sait ce qu’elle veut.
Et le simple fait de la voir prendre les devants me fait perdre une bonne partie du calme que j’essayais encore de conserver.
Elle me fait reculer jusqu’au lit.
Je m’assieds.
Elle reste debout devant moi.
Quelques secondes.
Puis descend lentement.
Je la regarde faire.
– Sérieusement ?
Elle relève les yeux.
– Chut.
Je ris.
Une seconde seulement.
Parce qu’elle s’occupe très vite de me faire oublier toute envie de plaisanter.
Je ferme les yeux.
Puis les rouvre presque immédiatement.
Je veux la voir.
Ses cheveux qui tombent autour de son visage.
Ses mains sur moi.
Son regard qui remonte parfois chercher le mien.
Elle observe mes réactions avec la même attention que j’avais mise quelques heures auparavant à regarder mes courbes sur un écran.
Et elle semble beaucoup plus satisfaite de celles-ci.
Ma respiration change.
Mes doigts se crispent sur le drap.
Elle le remarque.
Bien sûr qu’elle le remarque.
Et ralentit.
Exprès.
Je pose une main dans ses cheveux.
– Viens là.
Elle sourit.
Mais ne vient pas.
– T’es pressé maintenant ?
– Un peu.
– Dommage.
Je secoue la tête.
Elle continue.
Encore quelques secondes.
Puis quelques autres.
Jusqu’à ce que je n’en puisse plus.
Je l’attrape.
Elle laisse échapper un petit cri lorsqu’elle remonte brusquement vers moi.
Puis rit contre ma bouche.
Je l’embrasse.
Et la fais basculer sur le lit.
– Hé !
– À mon tour.
Elle se redresse.
Se retrouve à genoux devant moi.
Et je m’arrête une seconde.
Simplement pour la regarder.
Son dos.
Sa taille.
Ses hanches.
Ses fesses rondes et fermes qui me donnent immédiatement envie de poser les mains dessus.
Alors je le fais.
Elle tourne légèrement la tête.
– Tu fais quoi ?
– Je regarde.
– Longtemps ?
Je me penche.
Dépose un baiser sur sa peau.
Puis un autre.
– Peut-être.
Elle rit.
Son rire se transforme en sursaut lorsqu’un de mes baisers devient une morsure légère.
– Putain…
Je souris contre elle.
Puis recommence.
Plus doucement cette fois.
Mes lèvres suivent ses hanches.
Le bas de son dos.
Reviennent là où sa peau devient plus sensible.
Elle cesse progressivement de parler.
Ses mains prennent appui devant elle.
Je sens son corps se tendre.
Sa respiration s’accélère.
Et lorsqu’elle recule instinctivement vers moi, je comprends que je n’ai pas besoin de la guider.
Je prends mon temps.
Elle le sait.
Elle le sent.
Son souffle devient plus court.
Puis moins contrôlé.
Un gémissement lui échappe.
Puis un autre.
– Seb…
Je relève légèrement les yeux.
Elle tourne la tête.
Nos regards se croisent.
Plus aucune provocation.
Plus aucun sourire.
Seulement cette envie devenue parfaitement claire.
Je continue encore.
Jusqu’à sentir ses jambes devenir moins sûres.
Ses doigts se crispent dans le drap.
Son corps réagit de plus en plus franchement à chacun de mes gestes.
Elle ne cherche plus à rester silencieuse.
L’ironie me fait presque sourire.
Tout à l’heure, quinze minutes sans un bruit lui semblaient interminables.
Maintenant, elle n’en retient plus aucun.
Puis je me redresse.
Mes mains trouvent solidement ses hanches.
Elle se fige une fraction de seconde.
Comprend.
Et vient naturellement contre moi.
Il n’y a plus besoin de mots.
Quelques instants pour nous trouver.
Puis le rythme s’installe.
Lent au début.
Presque retenu.
Ses mains restent appuyées devant elle.
Les miennes sur ses hanches.
Je sens chacun de ses mouvements répondre aux miens.
Elle tourne légèrement la tête.
– Arrête de réfléchir.
Je souris.
Et j’arrête.
Le rythme accélère.
Ses cheveux glissent le long de son dos.
Ses respirations deviennent des soupirs.
Puis de vrais gémissements.
Elle accompagne chaque mouvement.
Revient vers moi.
M’en demande davantage sans prononcer un seul mot.
Je la tiens plus fermement.
Elle pousse contre moi.
Et pendant un moment, il n’y a plus rien d’autre dans cette pièce.
Pas de commerce.
Pas de voisins.
Pas de mesure.
Pas de rapport.
Seulement elle.
Moi.
Et ce rythme que ni l’un ni l’autre n’a envie de ralentir.
Je sens progressivement le plaisir monter.
Chez elle d’abord.
À sa respiration.
À ses jambes qui se tendent.
À la façon dont une de ses mains vient chercher la mienne.
Ses doigts se referment.
Puis son corps se contracte.
Un premier frisson.
Puis plusieurs secousses rapprochées.
Elle laisse échapper mon prénom.
Et reste quelques secondes ainsi, parcourue de spasmes, pendant que je la maintiens contre moi.
Je suis beaucoup moins loin derrière elle.
Elle le sent.
Je ne sais pas comment.
Mais elle le sent.
Elle tourne brusquement la tête.
Puis se retourne.
– Attends.
Je m’arrête.
Pas facilement.
Elle pivote vers moi.
Essoufflée.
Joues rouges.
Cheveux complètement défaits.
Elle me regarde.
Et je comprends immédiatement.
Elle reprend les commandes.
Une dernière fois.
Quelques secondes seulement.
Assez pour finir de me faire perdre absolument tout ce qu’il me restait de maîtrise.
Je ferme les yeux.
Complètement vidé.
Les dernières secousses qui la traversent parfois.
Elle garde son front contre le mien.
Nous reprenons notre souffle.
– Tu devais rentrer, non ?
Je regarde vaguement l’heure.
Puis elle.
– Oui.
– Une heure de route.
– Oui.
– Et demain tu travailles.
– Tu veux vraiment me faire la liste maintenant ?
Elle sourit.
– Non.
Elle m’embrasse encore.
Cette fois, il n’y a plus de jeu.
Juste un baiser lent.
Presque tendre.
Puis nous restons quelques secondes sans bouger.
La réalité finit pourtant par revenir.
Je récupère mes affaires.
Me rhabille.
Elle fait de même.
Quand nous redescendons, ma mallette est toujours exactement là où je l’avais laissée.
Je la regarde.
Elle suit mon regard.
– Tu vois ? Elle n’a pas bougé.
– Heureusement.
– Ça aurait été dommage après tout le mal que tu t’es donné pour la surveiller.
– Très drôle.
Je range les dernières choses.
Elle reste près de moi.
Cette fois, aucun café.
Aucun prétexte pour prolonger.
Et étrangement, ça me plaît.
Cette soirée n’a pas besoin qu’on lui invente une suite immédiatement.
Arrivé devant la porte, je me retourne vers elle.
– Bon.
– Bon.
Elle sourit.
– Tu vas vraiment analyser les mesures demain ?
– Oui.
– Écrire un rapport très sérieux ?
– Très.
– Avec des graphiques ?
– Beaucoup.
– Et rien sur cette soirée ?
– Absolument rien.
Elle prend un air faussement déçu.
– Quel manque de transparence.
Je ris.
Elle s’approche.
Ses bras passent une dernière fois autour de mon cou.
Elle m’embrasse.
Pas rapidement.
Pas comme un simple au revoir.
Un vrai baiser.
Quand elle recule, sa main reste une seconde contre ma joue.
– Bonne route.
– Bonne nuit.
J’ouvre la porte.
– Au fait ?
Je me retourne.
Elle est toujours dans l’encadrement.
– Oui ?
– J’avais raison.
Je souris.
– Sur le bruit ?
Elle me regarde.
Puis laisse passer une seconde.
– Pas seulement.
Et referme doucement la porte.
Je reste là quelques instants.
Mallette à la main.
Encore un peu sonné par ce qui vient de se passer.
Puis je rejoins ma voiture.
Une heure plus tard, sur l’autoroute, je repense à la première phrase qu’elle m’avait lancée :
« Si vous êtes venu m’expliquer que le bruit est dans ma tête, vous allez perdre votre soirée. »
Finalement, j’avais bien perdu ma soirée.
Mais pas exactement comme prévu.

S. Vesambre
Ondes de peau

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