Chapitre I : L’inventaire
Dans lequel il est fait l’inventaire d’une grande maison de Pantin, et où Sophie démontre que la rigueur d’une classe primaire s’accommode fort bien des ambitions électorales.
Mai 2020. Sophie habite Pantin et enseigne en classe primaire, dans le 18ᵉ arrondissement, deux communes pour un seul emploi du temps. Elle est née à Rouen le 27 mai 1980 et a grandi à Berville-en-Roumois, entre le plateau, les haies, Elbeuf et Rouen au loin. Elle a quitté le silence des champs. Elle range. Ranger, chez elle, c’est souvent jeter. On vide. Mais il y a des choses qu’elle n’oublie pas parce qu’elles sont fortes. Elle a été une très bonne élève. Comme Thomas, son compagnon, elle adore la bonne littérature ; c’est sa culture, un appétit net, sans pose.
Ils ont acheté la maison, ont deux beaux enfants, Lucas et Léo. C’est une grande bâtisse avec un grand jardin derrière un mur, au 52 avenue Jean-Lolive. Thomas jardine. Il aime ce qui pousse sans permission, et il le dit. Quand elle ouvre la fenêtre, le bruit entre d’un seul tenant. Elle referme. Le jardin rend à peine un oiseau. La maison a deux oreilles. Elle n’en croit qu’une. Dans la salle de bain rose, Sophie se voit et s’admire. Elle est fière de ses seins. Cette salle de bain est si singulière que Thomas et elle montrent volontiers la pièce aux amis, comme un décor parfait pour certains films. L’esthétique des lieux est rigoureuse : l’électroménager Smeg y côtoie la radicalité du mobilier Piet Boon, percutée par une œuvre monumentale en verre rose.
Le matin, pourtant, c’est une classe primaire, des cahiers, des cartables, des enfants turbulents qu’elle adore. Le matin, elle se dit que la journée tiendra. On dit la maîtresse. En primaire, le mot est exact. Il désigne aussi une amante. En mai, le premier sens seulement. Liste de gauche pour les municipales, pas tête de liste, quatrième femme. Le 15 mars, Marchand en tête. Le 28 juin devant. Elle aime déjà ça.
Chapitre II : La géographie clandestine
Où il est prouvé qu’un simple café peut rouvrir les portes du passé, et dans lequel des liaisons lointaines esquissent les prémices d’un nouvel abandon.
Ukraine, Macédoine, Togo, Abu Dhabi. Les pays s’empilent. Au Togo, on avait connu Julien Morel et sa femme, Céline Valet. Lui déjà du côté des missions et des financements. Elle, très belle, dirigeant un e-concept-store, Galeries 54, tirant un trait d’élégance entre Paris et Dakar. Abu Dhabi, dix ans plus tôt. Là-bas, le temps s’était partagé avec des figures de son passé, Hugo et Claire, fixés sous une chaleur blanche. Dans sa mémoire, d’autres images ont survécu au tri : des liaisons douces, au fil des années, pas toujours douces mais toujours fortes.
L’Espagne revient autrement que par les livres. Elle y avait été lectrice de français. Deux professeurs, plus âgés, qui avaient eu très envie d’elle. Elle avait connu le sexe avec eux, elle était devenue leur petite pute. Lola et Sole avaient tout su. Plus tard, vers vingt-cinq ans, en Macédoine, une lesbienne l’avait plaquée contre un mur. Elle avait beaucoup léché la chatte et s’était fait lécher en retour. La dernière, c’était en Ukraine, juste avant moi.
Fin mai. Une rencontre douce avec un homme de la cinquantaine qui s’appelle Marc. Elle se rappelle que tout a commencé quand elle a dit à Thomas, presque en passant, qu’elle prendrait un café après la classe. Thomas a hoché la tête. Le café a lieu. À la fin, la bouche reste dans la bouche. Soft. Très soft. Le sexe vient petit à petit dans l’histoire, mais très tôt dans leur relation. Par écrit. Le fil brûle. Le vous tient deux jours, puis le tu s’échappe. Elle envoie : je suis une braise.
Chapitre III : Le décalage
Dans lequel le lecteur verra s’installer une double vie rythmée par l’heure comptée, tandis qu’une défaite électorale s’achève sur une reddition totale.
En juin, le baiser ne suffit plus. Marc lui donne les clés. Ils se voient de jour, après la classe ou entre midi et deux. La bouche, puis les mains, les seins. Elle devient vite accro à l’heure comptée. Le sac sur une chaise. Ce que l’écrit avait annoncé, le jour le fait. Une pipe par jour, s’il demande. Pas un bar à pipes. Pas le concombre comme ami. Elle s’agenouille. Puis le mur, par derrière. Bien dressée, obéissante.
Le 28 juin, Marchand l’emporte, 44,54 %. Sophie est battue et super heureuse de l’expérience. Marc sur le trousseau, Marchand à la mairie. Le soir, elle n’est plus la maîtresse. Elle s’offre totalement, sans retenue. Visage découvert devant l’objectif, pour une série de courtes vidéos. Moi, j’ai beaucoup goûté à cet abandon aussi, à Sophie. Les deux profs d’Espagne avaient eu leur amante docile. Les filles, la leur. Même Hugo aurait aimé laisser un billet sur la table. Quand j’en avais envie, moi.
Chapitre IV : La règle
Où la rigueur des règles ramène chaque chose à sa place, et dans lequel il est démontré qu’un grand jardin sait garder les secrets.
Juillet. Midi continue. Le soir aussi. Les photos. L’écrit, toujours, extrêmement chaud.
Le jardin est sourd. Le miroir rose. Sophie se rappelle que tout a commencé par un café, et que le sexe était déjà dans les messages. Elle range le téléphone. Elle aurait adoré continuer des mois et des mois. Le jardin n’est pas le billet qu’on vous glisse coquinement dans le soutien-gorge. Mai se disait que la journée tiendrait. Juillet a donné raison à la liste. Le grand jardin n’a rien entendu. Les clés, si on les secoue, font encore le bruit de l’appartement de Marc. C’est déjà trop. On s’arrête là.